Entretien avec Elise Tamisier

Réalisatrice du documentaire “Utopie Naoshima”

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« A Naoshima, je n’ai pas « découvert » l’art contemporain, mais une manière inédite pour moi d’imbriquer l’art contemporain avec la nature et une population donnée. »

Bonjour Elise, pouvez-vous tout d’abord vous présenter en quelques mots ?

Je suis documentariste, et travaille aussi bien à partir de photographies que de vidéos. Je conçois et anime également des ateliers d’éducation à l’image basés sur la création collective de films ou d’ensembles photographiques.

Comment s’est faite la rencontre avec Naoshima ? Est-ce l’art contemporain qui vous a guidé vers Naoshima ou bien au contraire, le Japon qui vous a fait découvrir l’art contemporain ?

Quelque chose entre les deux… J’ai fait un long voyage au Japon il y a deux ans, au cours duquel j’ai croisé une jeune photographe qui m’a conseillée d’aller visiter ce qu’elle appelait « l’île aux artistes », puisque je m’intéressais à l’art. A Naoshima, je n’ai pas « découvert » l’art contemporain, mais une manière inédite pour moi d’imbriquer l’art contemporain avec la nature et une population donnée.

Le documentaire que vous préparez a pour titre « Utopie Naoshima ». Pouvez-vous nous en expliquer le sens ?

Pour la plupart des gens que je connais, l’île de Naoshima n’existe que par ce que je leur en raconte. Il y a une dimension fictionnelle, comme dans l’Utopie de Thomas More, qui se met en place dès lors qu’on commence à parler d’une « île aux artistes », ou d’une « île de l’art et de la culture ». Mais ce qui me pousse surtout à employer ce terme, c’est la réflexion sur la place de l’art dans la société que provoque la visite de l’île, s’y on prend le temps de s’y attarder. C’est un lieu qui donne à voir une alternative, et qui ne se construit pas contre la société, mais ailleurs et autrement.

Dans le film, vous voulez donner la parole aux habitants de l’île. Qui sont-ils ? Comment et de quoi vivent-ils ?

La population locale indigène est aujourd’hui vieillissante, malgré le regain d’intérêt de certains jeunes qui reviennent s’installer à Naoshima, suite au récent développement de l’île. La plupart sont retraités, de la pêche ou de l’ancienne industrie locale. Certaines personnes se sont également converties en restaurateurs ou hôtes pour les touristes de passage.

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Quelle place tiennent-ils dans votre documentaire ?

Le film montrera le quotidien de plusieurs habitants. Que ce soit Megumi, jeune serveuse récemment retournée à Naoshima ou Mme Haneda, vieille dame riveraine du sento de l’île conçu par l’artiste Shinro Ohtake, leur vie a été impactée par le développement du projet Benesse. Il s’agit de tenter de comprendre les articulations entre mécène, artistes et population locale, ce qui n’est possible qu’en donnant à la population un place centrale dans le film.

Comment êtes-vous entrée en relation avec eux, ensuite, comment réagissent-ils vis-à-vis du projet de Soichiro Fukutake ?

Les rencontres se sont faites pendant un séjour de repérage au mois d’octobre dernier. Ce qui est certain pour l’instant, c’est que tous expliquent que le projet Benesse a changé la face de l’île, physiquement, mais aussi socialement. Mais c’est dans le quotidien des habitants que nous avons une chance de percevoir cette réalité, plus que dans le discours direct. La relation commence donc par de longues phases d’observation, ainsi que beaucoup de patience et d’efforts pour surmonter les problèmes de compréhension liés à ma culture européenne.

« Il s’agit de tenter de comprendre les articulations entre mécène, artistes et population locale, ce qui n’est possible qu’en donnant à la population un place centrale dans le film. »

Avez-vous pu rencontrer le créateur et concepteur de l’île, Soichiro Fukutake ?

Pas encore ! Mais nous sommes en contact régulier avec la Fondation Benesse, et je prévois un entretien filmé pour le film. C’est bien entendu un élément essentiel pour que le film puisse donner à voir le mieux possible ce qu’est l’île de Naoshima aujourd’hui.

Soichi Fukutake a-t-il des relations avec les gens de l’île ?

Il est certain qu’il existe des relations entre M. Fukutake et la population locale. La grande question est de comprendre la nature de ces relations. Soichiro Fukutake ne réside pas à Naoshima, mais nous savons qu’il a été très présent sur l’île pendant la phase de développement du projet Benesse.

Le documentaire est en cours de réalisation : le tournage se déroule-t-il comme vous le prévoyiez ou bien avez-vous fait des découvertes qui vous ont fait changer de cap ?

Le voyage de repérage en octobre 2011 a été un tournant essentiel, qui m’a permis de confronter le réel avec ce que j’avais développé à distance pendant des mois de recherche. Cela a donné une direction nouvelle au film, plus centrée sur les habitants et les interactions avec le projet Benesse.

Avez-vous connu des difficultés particulières ?

C’est la langue et les différences culturelles qui sont les plus délicates. Mais le fait d’avoir pris conscience de ces différences est aussi un garde-fou qui m’oblige à être sans cesse vigilante au moment d’interpréter ce que j’observe. La présence des interprètes et de la Directrice adjointe du bureau de Tokyo de la Fondation franco-japonaise Sasakawa a été essentielle dans ce contexte, ainsi que le travail avec une monteuse franco-japonaise par la suite.

Où en êtes-vous dans la réalisation de ce documentaire ? Quand pensez-vous qu’il sortira ?

Le scénario est en phase de réécriture et le tournage est pour l’instant prévu à l’automne 2012 pour une sortie courant 2013. L’équipe s’étoffe progressivement, et mon choix sur le compositeur est désormais arrêté (Lionel Ginoux). Par ailleurs, ma collaboration avec Orianne Mio Ramseyer sur le montage des images de repérage a été très bénéfique, et elle devrait donc prendre en charge le montage du film.

Quelle image gardez-vous de Naoshima ?

Une image sensuelle, marquée par les sons et la présence de la mer. Les œuvres invitent sans cesse à observer la nature, et la nature rappelle des motifs observés dans les œuvres. Il y a également une nette sensation de sérénité et de lenteur, avec un rapport au temps que je ne trouve pas ailleurs.

Quel œuvre ou quel artiste, sur l’île, a votre préférence ?

Le sento (bains publics) de Naoshima est à la fois un lieu public fonctionnel et une œuvre d’art conçue par l’artiste Shinro Ohtake. Elle est emblématique de l’île car elle est un lieu où la population locale côtoie les touristes (et de fait dans une intimité corporelle), au sein d’une œuvre d’art. Ce qui est également remarquable, c’est que pendant la construction, les habitants ont été impliqués et ont développés des liens avec l’artiste.

« Les œuvres invitent sans cesse à observer la nature, et la nature rappelle des motifs observés dans les œuvres. »

Quelle place tient ce film dans vos travaux ?

Il fait écho aux travaux que je réalise dans le cadre d’ateliers d’éducation à l’image, dans lesquels je propose au public (scolaires et adultes) un cadre de pratique artistique très lié à son environnement et également résultant d’une dynamique de groupe presque symbiotique.

Et par rapport aux autres documentaires produit par les Films de Force Majeure ?

Un autre documentaire, Tirana, est en production en ce moment. Il s’agit du premier documentaire du plasticien allemand Alexander Schellow, sur la ville de Tirana, en Albanie. Même si les sujets et la forme sont très éloignés, il existe pour moi un lien direct entre ces deux films : ils questionnent, chacun à leur manière, la place de l’artiste dans la société. Dans le cas du film d’Alexander, qui mêle dessins et vidéo, c’est l’artiste lui-même qui devient le médium et l’opérateur. Films de Force Majeure œuvre aussi à la rencontre entre le cinéma et d’autres formes d’art, et c’est ce qui se passe pour Utopie Naoshima comme pour Tirana.

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Ce projet a-t-il un impact sur votre vision du Japon et de l’art contemporain ? A-t-il un impact personnel ?

Il a même un impact majeur sur tous les aspects que vous mentionnez. D’une part, cela radicalise encore un peu plus l’idée que la position de spectateur d’une œuvre donnée est loin d’être la seule et la plus profonde relation entre les individus et les œuvres d’art. Cela remet pour moi en cause l’idée de consommation appliquée à l’art.
J’ai aussi le sentiment que ce qui se passe à Naoshima, si on prend le temps de s’y intéresser, donne des clés essentielles à la compréhension de la société japonaise, et notamment à la participation des individus au collectif et à l’étroite relation avec la nature que l’on trouve dans la culture japonaise.

Que vous apporte l’aide de la Fondation ?

L’aide de la Fondation est plus qu’une aide financière, puisqu’elle a permis de renforcer notre réseau au Japon et en France aussi bien en termes de production que de ressources documentaires et humaines. Elle est également un gage de crédibilité du projet auprès d’autres partenaires. Enfin, ce qui est très important, c’est le sentiment de pouvoir être épaulé en cas de difficultés pratiques.

La Fondation en un mot ?

Une vraie curiosité et un goût pour les projets défendus, un soutien dynamique et encourageant.

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